La procrastination structurée : devenez une machine (à écrire)

LA PEUR DE LA PAGE BLANCHE : 

La peur de la page blanche est décrite couramment comme le concours de deux choses : l’absence d’inspiration et la procrastination. Je déverserai mon fiel sur l’inspiration une autre fois. Mon sujet du jour, et non des moindres, c’est la procrastination.

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Dans l’article précédent, j’ai essayé de vous persuader (et de me persuader par la même occasion) que l’on peut « combattre la procrastination par l’objectif » avec tableur excel bidouillé.

Si le concept est séduisant, autant vous l’avouer tout de suite : seul, il ne m’a pas suffit. J’ai procrastiné comme un diable loin de mon projet d’écriture.

Et pour cause : la solution proposée s’attaque au symptôme de la procrastination sans jamais s’en prendre à ses causes racines. Pour résoudre le problème, une seule solution : le comprendre, l’apprivoiser, et le manipuler.

L’ILLUSION DU PERFECTIONNISME : 

« Je suis procrastinateur parce que je suis perfectionniste. »

Si vous avez fureté sur le sujet avant de passer par ici, on a déjà dû vous bassiner avec le rapprochement de la procrastination avec le perfectionnisme.

La volonté de bien faire du premier coup, la peur de l’échec, ce sont des défauts qui ressemblent étrangement à des qualités, non ? Lorsque, lors d’un entretien d’embauche, il s’agit de lâcher à l’interlocuteur trois défauts, le perfectionnisme arrive sans aucun doute en tête (qui prend les paris ? Et en deuxième position, la franchise, non ?).

Le perfectionnisme, c’est le défaut confortable de monsieur tout le monde.

Cependant, je crains qu’il ne faille aller un peu au-delà de cette simple idée. Le vrai problème du procrastinateur, ce n’est pas le perfectionnisme.

C’est le fantasme.

LE FANTASME DU SUCCES, LA CULPABILITE DE L’ECHEC PERMANENT : 

Je n’ai pas fini d’écrire le premier chapitre de mon roman que déjà, conscient que mes excellentes qualités participeront à la construction d’une œuvre d’exception (normale, c’est la mienne !), je me vois déjà en face d’un intervieweur à lunettes pour lui expliquer la genèse, le concept de mon roman déjà adulé par une partie de la critique (une partie, car on ne plait jamais à tout le monde, après tout).

Et lorsque après une rude journée de travail, je me rends compte que je ne souhaite que rejoindre mon canapé, je repense au projet de roman et à mon incapacité à le mener à terme. Je regarde mon échec en face : je suis incapable de laisser une œuvre un tant soit peu potable derrière moi, lorsque je serai parti. Face à ce constat amer et à une fatigue dantesque, la culpabilité monte et pourtant, la situation prend des allures immuables.

LA PROCRASTINATION STRUCTUREE : 

C’est un fait pourtant : ma personne ne se résume pas à la procrastination. J’accomplis des choses. Pire, même : il m’a été dit, bien en face, que j’avais « une énorme capacité de travail ». C’est vrai. Au travail. J’en suis même assez fier, pour tout dire : je suis une machine. J’envoie des rapports exhaustifs, des comptes-rendus de feu, j’organise des réunions utiles (!), je prends toujours plus de travail et en achève chaque fois plus. Une machine je vous dis.

Pourquoi pas sur mes projets plus personnels, dans ce cas ?

Cette réponse, je l’ai trouvée dans un excellent bouquin du philosophe John Perry sur la procrastination. Il est excellent parce
qu’il est court, d’abord, et qu’il introduit un concept génial : la procrastination structurée.

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Pour synthétiser : les tâches que doit réaliser le procrastinateur s’agencent en une espèce de liste, dont lui-même ignore l’ordre mais qui, globalement, place les plus urgentes / repoussantes / difficiles en tête de liste : votre roman, la déclaration d’impôt, un travail à rendre, une réparation à faire dans la maison, etc…

Lorsque vous ne voulez pas faire cette tâche, que vous la repoussez, vous procrastinez. C’est cet élan de procrastination qui vous pousse à aller sur internet, vous savez, pour chercher des idées, des techniques d’écriture, des infos sur la dramaturgie, lire des blogs qui parlent de procrastination, etc… et vous ne vous attelez jamais à la tâche.

De la même manière, j’écris cet article parce que j’ai du mal à redémarrer le deuxième chapitre de mon roman.

Du coup, mon « élan procrastinateur » est mis à profit. Je n’ai pas envie de faire une tâche ? Alors j’en fais une autre située plus bas dans la liste (« écrire un article pour ce blog »). Dès lors, la procrastination se fait vertueuse, et l’on met le doigt sur l’essence de la « procrastination structurée ». Chaque nouvelle tâche est une tâche à repousser. Et chaque fois qu’on essaie de la repousser c’est l’occasion de s’atteler aux autres tâches moins repoussantes de la liste.

Profitez donc de cette période de déclaration d’impôts pour écrire !

FAIRE DES LISTES, METTRE DU RYTHME, S’ENTOURER… ET NE PAS SE RETOURNER : 

Si la prise de conscience que vous êtes un procrastinateur structuré est en soi un immense pas en avant, ce n’est pas la seule chose qui peut vous permettre de sortir du cycle infernal.

Lister les choses que vous devez faire, de manière exhaustive, constitue ainsi un bon outil. Ne pas hésiter à y ajouter des actions faciles à faire, ou même des actions à ne pas faire, pour le plaisir de biffer (et donc de procrastiner…). John Perry donne l’exemple du réveil matin, avec une liste à portée de main sur la table de nuit, où il serait indiqué « éteindre le réveil » « ne pas mettre le snooze » « se lever » « ne pas se recoucher », « éteindre le deuxième réveil », etc…

Une deuxième solution efficace, c’est la force de l’habitude. Obligez-vous à écrire, ne serait-ce qu’une ligne, ne serait-ce que cinq minutes. Il faut environ 20 jours pour installer une habitude. On ne peut prendre qu’une habitude à la fois, pour s’assurer que ce soit pérenne. Ecrivez tous les jours, pendant un court laps de temps (très court même, pas la peine de vous fixer 2 heures d’écriture non stop, ce serait contre productif et vous finiriez par procrastiner !).Lorsque l’habitude sera installée pour de bon, vous pourrez commencer à allonger la durée… Vous pouvez utiliser le réveil de votre téléphone pour vous rappeler d’effectuer certaines tâches cycliques et initier cette prise d’habitude. C’est un très bon système pour les petites têtes !

La troisième solution, c’est de bien s’entourer ; d’amis lecteurs ou écrivains, à qui vous soumettrez de temps en temps votre travail, histoire d’avoir une petite deadline. Ils pourront vous mettre un coup de pied au cul, mais prenez garde aux compliments comme aux critiques acerbes. Les deux peuvent vous ré-embarquer dans un cycle de procrastination. Restez mesurés. Juste pour la deadline, on a dit.

Le dernier point, et pas des moindres :

Produisez sans vous retourner. Ne revenez pas sur ce que vous avez fait, pas pour le premier jet, tout du moins. Il y a un temps pour la production, et un temps pour la critique. Les deux doivent être bien séparés. Vous aurez tout le loisir, plus tard, de biffer, d’arranger, d’étoffer. Pas de retour critique sur votre travail avant d’avoir apposé le point final. C’est dur, mais c’est pour votre bien, en fait.

Voir mon astuce pour écrire sans se retourner : écrire avec une machine à écrire tunée, connectée via USB au PC !

CONCLUSION : 

Vous êtes un procrastinateur structuré ? La solution : un mélange de rigueur et de … procrastination ! De la rigueur pour se poser quelques règles strictes (des listes à biffer, des deadlines faciles à atteindre, de la production mais sans critique, l’installation d’une habitude…) et une bonne dose de procrastination, car lorsque je fais quelque chose (écrire !), j’échappe à quelque chose de plus contraignant encore !

En complément, vous pouvez vous penchez sur les logiciels d’écriture pour vous y retrouver, vous organiser et rester concentrés !

Une machine, je vous dis ! Vous allez devenir une machine !

findanexcuseoraway

(Et merci à Charlotte pour le prêt du livre de Perry, bénie soit-elle.)

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13 réponses à “La procrastination structurée : devenez une machine (à écrire)

  1. Pingback: Les outils logiciels pour écrire un roman | Pyrolyse·

  2. Pingback: Combattre la procrastination, tout un programme ! | Pyrolyse·

  3. Beaucoup de justesse dans cet article ! Je crois effectivement que c’est un mal très répandu chez les écrivains, un mal lié à un manque de confiance… En tout cas, j’ai constaté que je procrastine uniquement quand je suis en plein doute ! Pour moi c’est tout sauf un hasard.

    • Ce n’est pas un problème dans la mesure où, pour éviter d’écrire ta liste, tu te mets à écrire. Et puis une liste peut être amusante ! Tu peux la dessiner, la faire à partir d’une appli de portable, d’un logiciel, etc. Il existe même des jeux de rôle basé sur la complétion de listes, comme « Habit RPG » (jeu par navigateur) qui fait évoluer le personnage lorsque tu coches les défis ou habitudes que tu t’es fixés dans la vie de tous les jours. L’idée, c’est de manipuler sa procrastination pour la rendre productive !

  4. Article très intéressant ! J’ai l’impression d’avoir ouvert les yeux avec ton analyse, et je pense faire partie de ces gens qui fantasment sur leurs écrits et qui au final ne finisse rien… ça me rend triste et je ne sais pas pourquoi. J’ai l’impression de faire énormément d’effort quand il s’agit de terminer une nouvelle par exemple. Escrocgriffe a raison en parlant de manque de confiance, je pense que je sous-évalue tout le temps mon travail, ce qui forcément ne me pousse pas à avancer…
    Pour la liste, je suis tout à fait d’accord, ça marche déjà chez moi. Par contre, j’essaie d’instaurer cette habitude d’écrire tous les jours, et là c’est plus difficile. Je m’étais mise à faire ça suite à la lecture du livre « Ecriture » de Stephen King (que je te recommande).
    Merci beaucoup pour cet article, je vais aller faire un tour du côté du livre de John Perry.

  5. Merci à John Perry. Grace à lui, les procrastinateurs professionnels culpabilisent moins et ne se cachent plus derrière le perfectionnisme. On n’a peut être pas écrit les 1000 lignes qu’on avait prévu mais en tout cas, on a appris des tas de choses en lisant ces articles sur la théorie trucmuche. On n’a peut être pas rempli la demande de prêt (qui devient franchement urgente), mais on a pris rendez vous chez la coiffeuse. On reporte, certes, mais on fait des tas de choses en attendant !
    Merci Jonathan !

  6. Pingback: Pimp my typewriter – Comment j’ai tuné ma machine à écrire en clavier USB ! | Pyrolyse·

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